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10 avril 2013 3 10 /04 /avril /2013 18:07

                                                                                                                     Laurent BERGER

                                                                                                                     Secrétaire Général

                                                                                                                     de la CFDT

4 boulevard de la Villette
75955 Paris CEDEX 19

 

 

 

                                                                                                                      , le 30 mars 2013                                                                                  

 

Pourquoi je quitte la CFDT après … 32 ans d’adhésion ?

Bonjour

En juin prochain j’aurais pu entamer ma 33ème année d’adhésion et de cotisation à la CFDT. Un long bail en effet mais qui va s’arrêter … dans les tous prochains jours car j’ai décidé de rendre ma carte d’adhérent et de quitter la CFDT. Cette décision n’a pas été prise sur un coup de tête mais bien au contraire elle est le fruit  d’une décision mûrement réfléchie.

Autant le dire d’emblée cela fait déjà un petit moment que je pense à prendre cette décision, elle ne remonte pas à l’actualité des dernières semaines même si  la signature du dernier accord avec le MEDEF a sans aucun doute été « la goutte d’eau qui a fait déborder le vase ».

Je voudrais donc tout simplement par cette lettre expliciter et préciser les raisons qui me poussent à quitter la CFDT.

La première raison trouve sa source … dans la lecture et la relecture de livres de militants et de responsables de la CFDT des années 70. Je me suis en effet replongé il y a quelques mois dans des livres écrits par d’anciens  responsables de la CFDT, Edmond Maire et Pierre Rosanvallon entre autres,  (cf respectivement « CFDT : Pour un socialisme démocratique » et « l’âge de l’autogestion »)  et j’ai pu ainsi mesurer l’ampleur du changement idéologique intervenu au sein de cette organisation qu’est la CFDT.  Lorsque l’on lit ces livres, ce qui saute aux yeux avant tout, c’est qu’à cette époque - au début des années 70 donc -  l’objectif qui était affiché c’était bien de véritablement changer la société  et - disons-le clairement - de proposer une autre  voie propre à changer le système capitaliste. Et que pour ce faire les militants et les responsables de l’organisation s’étaient forgés une doctrine*  c-a-d un corpus de références, de principes d’actions et d’outils sur lesquels ils pouvaient s’appuyer pour tendre vers cet objectif.

Ainsi en était-il de l’autogestion et de la planification démocratique. Au travers de ces outils il était clairement dit que le changement de la société et des rapports sociaux passait par la modification des relations de pouvoir dans l’entreprise et par des modifications profondes concernant le droit de propriété**

Bref à cette époque on n’hésitait pas à se  poser les questions essentielles et « à mettre ainsi sur la table » les problèmes de fond dans la société en général et dans le monde du travail en particulier.

Aujourd’hui à la CFDT, force est de constater que l’on a  évacué ces questions essentielles.  Parler d’autogestion, de socialisme et de planification*** démocratique, de partage de pouvoir, du droit de propriété c’est désormais quasiment tabou. Un adhérent qui oserait utiliser ce vocabulaire passerait vite pour un gauchiste acoquiné au « Front de gauche » !

Bref une évolution ou  … une révolution à 180° qui a tourné le dos à  un mouvement comme celui du CNR ( Conseil National de la Résistance) et à des hommes politiques et à des penseurs tels que Jean Jaurès, Marc Sangnier, Emmanuel Mounier et bien d’autres qui avaient bien compris que tant que les principes démocratiques resteraient « à la porte de l’entreprise » on serait dans une démocratie dévoyée et inachevée.

On voit pourtant le résultat de cette régression de la pensée depuis 30 ans avec un rapport de force entre les actionnaires et le monde du travail qui n’a jamais été aussi défavorable aux salariés.

Les syndicats et en particulier la CFDT n’ont pas encore bien saisi les conséquences de la nature du capitalisme financier.

La dérégularisation aidant, les  entreprises se sont conformées de plus en plus aux règles induites par le capitalisme anglo saxon. Ainsi les PDG et les dirigeants ont été avant tout choisis uniquement pour la défense des intérêts des actionnaires pour ce que l’on appelle maintenant la création de la valeur. En contrepartie d’une allégeance sans faille, les actionnaires ont accordé d’immenses avantages financiers à ces dirigeants tout aux ordres de leurs mandants. C’est d’ailleurs depuis la naissance de ce pacte que les rémunérations ont atteint des sommets astronomiques. On connait la suite. Ce pacte s’est fait sur le dos des salariés

Devant cette situation qu’a fait la CFDT ? Pas grand-chose. Et pour la simple raison qu’elle ne veut pas remettre … en question le système de pouvoir actuel au sein de l’entreprise. Un comble pour une organisation qui 40 ans auparavant se faisait le chantre de l’autogestion et voulait conquérir  le pouvoir  au  sein de l’entreprise. Qu’il est loin en effet l’esprit qui animait les conflits de Lip et du Joint Français.

Imprégnation au goutte à goutte des idées dominantes du libéralisme, défaut d’analyse juridique, paresse d’esprit, fuite devant les responsabilités sont les principales raisons de l’impuissance actuelle  de la CFDT.

 Au nom d’un soit disant réalisme la CFDT s’est  contentée de gérer sur la défensive des droits sociaux. A contrario elle n’a pas voulu vraiment se préoccuper d’obtenir et de gérer des droits économiques si bien que le syndicalisme salarié n’a aucunement entamé  d’un pouce le pouvoir du capital et des actionnaires.

Ainsi, en refusant de combattre sur le terrain du partage du pouvoir, les syndicats ont fini par être totalement démunis et impuissants lorsque les actionnaires décident de délocaliser une usine en s’accaparant la totalité du patrimoine et des outils ( cf brevets, savoir-faire et machines)  résultat du travail collectif des salariés. (Cf le conflit de Chaffoteaux et Maury dans la région de Saint Brieuc qui a été illustratif de l’impuissance des syndicats et des … élus ).

 

 Concernant l’accord du 11 janvier dernier signé par la CFDT j’ai toujours pensé que parler de compétitivité et de flexibilité dans le monde économique sans poser la question du partage du pouvoir entre les deux composantes de l’entreprise était une faute inexcusable et une démarche vouée à l’échec. Lors de la dernière négociation entre les syndicats et le MEDEF il aurait été logique de prendre en compte le royal bénéfice sous forme de crédit d’impôts de 20 milliards d’euros qu’avait décidé d’accorder le gouvernement aux entreprises dans « le cadre du choc de compétitivité » et exiger une véritable contrepartie à la mesure de cette attribution sans précédent.  Et ce dans le cadre d’une véritable participation aux décisions dans l’entreprise que ce soit au niveau des conditions de travail, des rémunérations mais aussi au niveau des orientations stratégiques de l’entreprise. Résultat on accorde une représentation très minoritaire aux représentants des salariés au sein des conseils d’administration dans les entreprises de plus de 10000 salariés dans le monde et 5000 en France !!!

Cela va toucher un nombre extrêmement restreint d’entreprises. Ainsi en Bretagne on peut penser qu’aucune entreprise ne sera concernée !!! Bref un enfumage auquel participe malheureusement la CFDT.  C’était pourtant à mon sens un point capital qui avait été relevé- il faut le reconnaitre -  dans le rapport Gallois. Cela nécessitait en conséquence d’introduire des principes démocratiques au sein  de l’entreprise en faisant participer activement les salariés aux décisions par une présence significative voire égalitaire dans les conseils d’administrations y compris dans les PME.

Peut-on en effet continuer à regarder l’entreprise simplement comme un objet de propriété** ? Peut-on assimiler la possession d’un bien, telle une maison d’habitation - résultat d’un travail personnel - à un autre bien qui résulte de l’appropriation d’un travail socialisé dont le développement résulte avant tout de l’accumulation des efforts de milliers de salariés ? 

Dans une économie fondée avant tout sur la connaissance et le savoir-faire des salariés peut-on également se satisfaire en 2013 d’un code du travail qui admet que l’apporteur du travail est juridiquement dans une relation de subordination permanente et … de servitude volontaire vis-à-vis de l’apporteur de capital au nom du pouvoir que confère la propriété des moyens de production et ce, après la signature en 1948 par notre pays de la déclaration universelle des Droits de l’Homme ?

C’est sur ces fondamentaux là que j’aurais voulu que la CFDT et ses responsables se battent et annoncent vraiment la couleur.

Le moment n’est-il donc pas venu d’élaborer un véritable « droit de l’entreprise » représentant l’ensemble des intérêts des différentes composantes de cette entité au lieu et place du « droit de société » représentant les seuls intérêts des actionnaires ? C’est un combat que la CFDT aurait pu mener. Pourquoi ne l’a-t-elle pas lancé ???

A l’image de la poursuite de la conquête de l’égalité des droits de la femme par rapport à l’homme ne serait-il pas grand temps  de reconsidérer ce rapport illégitime  entre les apporteurs de travail et les apporteurs de capital ?  Il n’est en effet plus acceptable que celui qui est le vrai créateur de richesse soit le seul à ne pas participer à sa gestion et à son partage en contradiction avec le préambule de notre Constitution dans son article 8 :

« Tout travailleur participe,  par l’intermédiaire de ses délégués . . .  à la gestion des Entreprises ».

 

 

 Certes je suis conscient que cette critique est sans concession et que la charge est sévère. Mais elle est avant tout le résultat d’une profonde déception et disons-le aussi d’une colère vis-à-vis de nombreux hauts responsables de la CFDT qui n’ont pas hésité au fil des ans « à passer par-dessus bord » tout une pensée forte et structurée - et je pourrais presque dire un patrimoine intellectuel, idéologique plus moderne que l’on pense -  qui pourrait redonner de l’espoir à des millions d’hommes et de femmes déboussolés.

Pour finir j’ai toutefois une pensée pour plusieurs militants(es) de la CFDT qui a l’image d’un homme comme Edouard Martin dans le conflit « Arcelor Mittal » font honneur au syndicalisme mais qui au fond d’eux-mêmes doivent bien se rendre compte que les solutions et  la stratégie générale adoptée par la confédération de leur organisation ne sont pas à la hauteur des enjeux auxquels nous sommes confrontés et par voie de conséquence ne sont pas à même de modifier le rapport de force défavorable aux salariés.

Je te prie de bien vouloir - malgré tout - accepter  mes cordiales salutations.

 

 

  * La CFDT n’a plus de doctrine à l’image d’un parti socialiste qui lui aussi a renié hélas en grande partie les fondamentaux du socialisme portés par un Jean Jaurès et  pourtant issus du monde du travail au 19ème siècle. Il ne suffit pas d’avoir une boite à outils, il faut une doctrine et une pensée forte, « un véritable souffle » pour emporter l’adhésion des citoyens.

** Le droit de propriété se définit par « l’usus, le fructus et …  l’abusus  

*** Les seules qui utilisent aujourd’hui la planification désormais ce sont les multinationales en particulier dans le domaine fiscal !!! On considère en effet qu’elles paient entre 2,5 et 5% d’impôts sur leurs bénéfices …

 

                                                                                                                                  Jacques B...

                                                                                                                                  adhérent depuis 1980

 

Extrait du livre de M Aglietta et de A Rebérioux

 « Dérives du capitalisme financier » publié en 2004.

            

« Il ne fait aucun doute qu’en l’absence d’un changement profond dans la gouvernance, les désordres financiers vont continuer à se déchaîner, les malversations à prospérer,  les inégalités sociales à enfler, la démocratie à dépérir. La seule solution pour réduire  les deux maux qui minent les démocraties occidentales, la mauvaise maîtrise des  risques collectifs et le désengagement des citoyens, est de faire pénétrer la démocratie  dans l’entité collective qui est au cœur des sociétés contemporaines : l’entreprise. »

 

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Published by Libre FSU Evry
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