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5 novembre 2010 5 05 /11 /novembre /2010 21:00

Ce n'est pas le moment de désespérer !

LEMONDE.FR | 05.11.10 | 10h11  •  Mis à jour le 05.11.10 | 11h51

Le mouvement ouvrier a trop connu de victoires muées en défaites pour ne pas célébrer une défaite qui a tous les aspects d'une victoire.

Certes la loi sur les retraites est votée, elle sera promulguée sous réserve de son approbation par le Conseil constitutionnel, puis inscrite dans le code de la sécurité sociale et les circulaires adressées à l'administration ; mais une loi n'est pas immuable et la réglementation des pensions de vieillesse est en perpétuelle mutation depuis un siècle. Plutôt que se lamenter sur ce qui serait un nouvel échec, il convient de tirer les enseignements sur ce qui est une étape marquée par la résurgence des conditions d'un syndicalisme de conquête. "Octobre 2010" signe la reprise de la marche en avant du progrès social.

Première satisfaction, les salariés se sont convaincus de leur force en mettant au premier plan la lutte économique écartant de grossières tentatives de récupération politique. Ils savent qu'ils peuvent bloquer le pays quand ils le décideront, agir de concert au-delà des corporatismes, et qu'aucune force ne peut leur résister. Pourquoi, les protestataires n'allèrent-ils pas plus loin, jusqu'au bout ? "Au bord du gouffre", comme l'écrit le sociologue Raymond Boudon dans Le Figaro du 29 octobre.

A quoi bon faire tomber le gouvernement ou même le président de la République sachant que l'alternative politique ne sera pas meilleure : la gauche, embourbée dans l'électoralisme, est sans projet, sans ambition sinon celle de ses leaders, politiquement peu sûrs et certainement prêts à rejouer la farce socialiste de 1981. Il est probablement plus efficace d'agir que de voter pour reconquérir les droits perdus, en gagner de nouveaux.

Deuxième raison d'y croire, les salariés tout en prenant conscience de leur capacité, ont mesuré que la limite de leur intervention tenait à leur insuffisante préparation pour prendre en main leur destinée. Les directions syndicales en ont profité pour brader le mouvement au moment où il fallait le relancer, le durcir. La mollesse des secrétaires confédéraux de la CGT et de la CFDT peut trouver une explication dans la loi du 20 août 2008 qui, en matière de représentativité syndicale, donne un avantage certain à leur organisation ; ce privilège de représentation consenti par le patronat et le gouvernement n'a-t-il pas pour prix le réalisme dont ils doivent faire preuve en faisant prévaloir "la démocratie sociale" sur le rapport de force ?

Ceci n'a pas échappé aux syndiqués et aux salariés qui ont tenté de les remettre à leur place statutaire : celle de coordinateurs des luttes et de représentants du mouvement, mais en aucune manière celle de dirigeants, de négociateurs sans mandat. L'action directe, telle que l'entendaient les fondateurs de la CGT, qui est d'agir sans intermédiaires sur ses propres décisions, prend tout son sens dans cette intention de la base des travailleurs ; l'Etat, le patronat et les bureaucraties syndicales s'en inquiètent.

Ce retour du syndicalisme révolutionnaire, patrimoine du syndicalisme français bien plus précieux et plus sûr qu'un compte de capitalisation épargne-retraite, n'est pas rien à l'aune de la détermination, de l'imagination, de la solidarité, de la responsabilité des grévistes et des manifestants, de leurs capacités autogestionnaires. Si "octobre 2010" permet, en outre, un renforcement des syndicats et de leur unité, on ne peut que s'en réjouir pour l'avenir social. Mais cela ne suffira pas s'ils ne développent pas, sous l'impulsion de leurs adhérents, un travail de réflexion, de formation, d'organisation et de développement du fédéralisme syndical.

Les détenteurs du pouvoir et du capital ont mis les moyens financiers, judiciaires, policiers et développé une propagande outrancière pour rétablir l'ordre nécessaire à leurs grandes et petites affaires, au confort aveugle des plus égoïstes de leur électorat. Les uns et les autres ont tort de se réjouir comme ils le font de ce qu'ils croient être un énième recul du mouvement ouvrier. Pendant qu'ils dorment, un paysan d'Amazonie, une couturière du Bengladesh, un éleveur du Sahel, une cantinière de Marseille font le rêve général d'un autre futur.

Pierre Bance, syndicaliste, journaliste indépendant

 

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Published by Libre FSU Evry
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